La sécurité ne serait-elle pas un concept dangereux ?

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Cet article est long, mais je vous invite à prendre le temps de le lire.

La « sécurité » est un concept, qui peut s’expliquer, se définir différemment, en fonction de celui qui le manipule et aussi de ses intentions, parfois inavouables, souvent inavouées … Le concept devenu prétexte, peut servir des desseins obscurs : intolérance ordinaire, égoïsme primaire, racisme … et autres postures qui peuvent finir par constituer un programme politique, voire un beau fond de commerce … C’est pourquoi lorsque quelqu’un vous parle de sécurité, il sera salutaire pour vous de commencer par vous demander qui donc est cette personne qui manie ce mot aussi vite, aussi légèrement, et qu’elles sont les intentions réelles, les motivations qui guident sa conception de la sécurité ? 

Je vous invite aussi à vous méfier de celui qui ne parle que de sécurité, qui en parle tout le temps, qui l’agite comme une bannière et qui finit par faire peur … La haine n’est pas loin.
Alexandre Jardin dit « Le besoin de sécurité asphyxie l’âme » …

Parce que je suis maire, comme tous les maires chargé de tous les maux et toutes les responsabilités (le premier qui sera « mis en examen » dans tous les sens du terme, jugé, décortiqué, et cela, quoi qu’il fasse), mais en même temps maire comme tous les maires à qui on a confisqué tous les moyens d’agir … Je pense que la sécurité doit être un concept noble, dès lors qu’il n’aspire qu’à faire société. 

Les politiques publiques (l’éducation, la prévention, le resserrement du lien social) doivent pouvoir s’accompagner de sanctions et de fermeté, quand il s’agit de protéger les victimes. Il n’y a pas de démarche plus sociale que celle qui consiste à apporter bienveillance et protection à toutes et à tous.

A Tomblaine, lorsque je suis devenu maire, il y avait une « Zone Urbaine Sensible », la ville trainait une réputation : délinquance, marginalité … On ne venait pas habiter ou installer son commerce ou son entreprise dans cette ville … A l’époque, constatant des gamins qui roulaient des mécaniques, menaçants et qui disaient « moi, j’suis de Tomblaine », comme s’ils avaient parlé du Bronx, je rêvais qu’un jour, les choses aient changé et que les jeunes tomblainois, puissent s’approprier d’autres références et puissent dire « mois j’suis de Tomblaine, où je fais de la gymnastique, où je fais du théâtre, ou de la musique … » 
C’est pour cela qu’il était important de changer la vie dans la ville, déjà dans l’imaginaire des gens, donner une autre image plus valorisée de la ville, c’était apporter un apriori plus valorisant pour ces jeunes et leur donner une chance supplémentaire pour se faire une place … C’est pour cela et uniquement pour cela que nous nous sommes toujours battus pour que les médias sortent de cette stigmatisation systématique et parlent ne serait-ce qu’une fois de temps en temps de ce qu’il se passe à Tomblaine, en termes positifs … 

Depuis longtemps, je dis que nous avons plutôt bien réussi ce pari, car Tomblaine est sortie des statistiques officielles qui répertorient les villes et quartiers délinquants. Il fait bon vivre à Tomblaine. Pourtant, nous n’avons pas de police municipale, nous n’avons pas de parc-mètres … Nous avons un habitant sur trois qui a moins de 19 ans … Et la population est majoritairement pauvre. Comment avons-nous fait ? Nous avons mis beaucoup de moyens et d’énergie dans l’Ecole Publique, la Culture, le sport, le lien social. Et … ça marche !

Cette réussite est évidente. En même temps, c’est un combat de tous les jours et rien n’est jamais gagné. D’autant plus lorsqu’on travaille beaucoup en proximité, on connait les jeunes, mais dans le même temps la ville se développe vite (+15% d’habitants en 12 ans).

Je suis heureux et fier de ces résultats, fier de démontrer que c’est possible. Mais je ne fais pas le malin, c’est plus facile dans la proximité (même si Tomblaine va franchir le cap des 10 000 habitants), mais si j’étais maire de Vandoeuvre ou de Nancy, je ne ferais pas mieux que les maires de ces plus grandes villes.

C’est aussi ce qui me fait dire qu’aujourd’hui les politiques publiques dans la proximité sont les plus appropriées, les plus pertinentes, elles sont en phase avec la vraie vie des gens. Et par conséquent, il faut que les services de l’Etat, ceux de la Métropole, les journalistes aussi, apportent plus aux maires, de considération, de soutien, de respect de leur légitimité à agir et de moyens …

Et voilà, que depuis quelques mois, Tomblaine connait des difficultés. Penser que nous n’en serions pas conscients ou que nous ne ferions rien serait se tromper.
Je le répète la sécurité est de notre responsabilité, si elle est abordée raisonnablement. Selon Aristote, « la Raison est une faculté distinctive de l’homme qui le sépare des autres êtres vivants …  La Raison guide l'homme dans la recherche du juste milieu entre les excès, permettant ainsi de vivre en harmonie avec soi-même et avec la société ».

Donc, nous travaillons tous les jours, 7 jours sur 7, pour résoudre ces difficultés, je reçois toutes les victimes, y compris les personnes qui pourraient avoir peur. Nous travaillons très bien et quotidiennement avec la Police Nationale, qui fait très bien son travail. Je suis en lien, avec la Préfecture, avec le Procureur de la République, en fonction de l’affaire dont on parle. Nous avançons et les problèmes sont et seront résolus  pour que chacun retrouve sérénité et sécurité. Dans toutes les villes de France il y a ponctuellement des cambriolages, des rixes … Mais à quoi bon sauter sur l’occasion pour attiser le feu d’un pseudo climat d’insécurité ?

Depuis quelques semaines, Tomblaine a été la cible de plusieurs articles de presse mal informés, mais « articles à sensation » … au moins une demi-page, titre-choc, bandeau à la une … Le premier article reposait sur le témoignage d’une dame, qui connait, elle-même quelques troubles psychologiques et qui verse dans des excès depuis longtemps : fausse affirmations, rumeurs, discours ultra-sécuritaire … N’oublions pas aussi que, souvent, ceux qui demandent le plus  fort de la sécurité, sont ceux-là même qui ne supportent pas d’être verbalisés lorsqu’ils commettent une infraction ! Ces articles mélangent tout, font des amalgames et se plaisent à reprendre toutes les affaires ou rumeurs chaque fois pour les ressasser et conclure  à « un climat d’insécurité qui règne sur le quartier … » 

Je pense que ces articles sont tout, sauf des solutions, ils font beaucoup de mal à ce quartier, à cette ville, ils les stigmatise, les salissent. Ils créent le sentiment d’insécurité qui n’existe pas (sans nier les faits qui se sont déroulés), ils alimentent le discours ultra-sécuritaire et primaire des extrêmes … 
On n’est pas là dans la vraie vie des gens, les habitants sont blessés par ces articles …

Je souhaite publier ce message d’un commerçant, qui a été adressé récemment à l’un de mes adjoints :

 « Je tiens à te remercier personnellement pour ton investissement et ta proximité avec les citoyens et commerçants comme moi . 
Avoir des élus de la mairie comme toi motive à faire beaucoup pour la ville et son développement. 
Je sais que cette fonction n'est pas simple..... .
Je suis qqun de droit et je sais dire quand ça ne va pas. 
Mais je sais également remercier et dire les choses quand c'est bien. 
Malheureusement ds ce monde actuel on ne reconnaît que le mauvais. .
Par mes fonctions passées et mes responsabilités de responsable d'équipe je sais qu'un Merci ou de dire c'est bien peut motiver une équipe. 
Depuis mon démarrage, des élus viennent me voir pour échanger et voir comment mon commerce fonctionne. 
Rien que ça me fait chaud au cœur. 
Du Maire aux élus ... Vous faites un boulot extra. 
Oui il y a des problèmes sur Tomblaine mais comme dans chaque ville de France. 
Voyons le positif et avançons ensemble avec nos valeurs. 
Tu peux bien sûr transmettre mon message à tes collègues élus ainsi qu'à monsieur Feron à qui je dois énormément aussi. ».

Alors, oui nous avons connu des difficultés récemment, mais nous sommes sur tous les sujets et en lien avec la police et la justice. En même temps, lorsqu’une affaire est en instruction, chacun comprendra que le maire n’est pas autorisé à communiquer …
Mais, nous savons que la personne qui agressait les infirmières va être jugée et qu’en attendant, pour la première fois, ce monsieur a une obligation de soin. Nous savons que les départs de feux, sont dûs à des enfants très petits et laissés  livrés à eux mêmes par leurs parents tard la nuit … Mais ils sont identifiés … Nous savons que pour la jeune femme agressée et blessée grièvement (non, son pronostic vital n’est pas engagé) sur un parking de la rue Jules Ferry, il s’agissait d’un différent familial, ni la victime, ni l’agresseur n’habitaient Tomblaine. L’agresseur a été interpellé dans les Vosges …

A Tomblaine, des centaines de jeunes s’illustrent brillamment dans le sport, à l’école, dans la culture, l’ex-quartier « Zone Urbaine Sensible » est sans cesse animé, par la vie associative intense à l’Espace Jean Jaurès, qui connait des pics de fréquentation records, 2000 personnes pratiquent chaque semaine la danse sous une forme ou une autre, Tomblaine compte 2700 licenciés sportifs dans ses clubs (sans compter le sport scolaire …) Le festival de Théâtre « Aux Actes Citoyens » est participatif, de nombreux habitants y sont activement impliqués, c’est la plus grande manifestation théâtrale de la Région Grand Est …

Notre souhait est de construire la vie  ensemble, d’ouvrir la porte à l’imagination, la créativité, pour cultiver les intelligences et que chacun puisse trouver sa place et toute sa place dans la ville, cela s’appelle « faire société ».

Et puis, je vous engage à réfléchir à cette phrase de Victor Hugo dans les Misérables «  C’est une chose étrange à quel point la sécurité de la conscience donne la sécurité du reste … » 
Hervé Féron.
Maire de Tomblaine.